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Ku Klux Klan

Auteur: 
Chabot, Claire

INTRODUCTION

Piedmont, Caroline du Sud, une journée de 1860. La famille Cameron mène une vie riche et paisible dans le grand domaine familial de cette communauté du Sud. La famille Cameron reçoit la visite des Stoneman, une famille Nordiste arrivant de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Les deux familles se connaissent bien et ont noué de solides liens d’amitié. Il faut dire que l’aîné de la famille Stoneman est tombé amoureux de Margaret Cameron, la première fille de la famille. Les semaines passent, et la famille Stoneman retourne dans le Nord. Chacun est heureux d’avoir passé un temps en si bonne compagnie, sans compter l’amour grandissant entre Margaret et l’aîné des Stoneman. Mais une guerre éclate entre Nord et Sud. Les garçons des deux familles sont enrôlés dans des armées qui se combattent. Lorsque la guerre se termine, les Noirs du Sud ont gagné leur indépendance. Stoneman père, en bon vainqueur de la guerre, revient à Piedmont, flanqué de son bras droit, un mulâtre nommé Silas Lynch, pour faire appliquer la loi nouvelle, accorder aux Noirs tous les pouvoirs. Enhardis par leur affranchissement, ceux-ci commencent à piller et saccager les maisons et les édifices publics et violenter les femmes du Sud, belles, fragiles et respectables. C’est ce qui arrive à Flora, l’une des filles de la famille Cameron. En tentant de fuir un Noir un peu trop insistant lui demandant sa main, celle-ci meurt en tombant dans un précipice bordant une route de campagne. C’est la faute de trop pour les Blancs du Sud qui, lassés d’assister impuissamment au carnage orchestré par les Noirs, décident d’agir. Ceux-ci constituent ainsi une armée de défense, groupe chevaleresque entendant défendre la cause des Blancs, spoliés de leurs droits et de leurs propriétés, et rétablir un ordre social profondément perturbé par l’immoralité des Noirs. Ils revêtent ainsi robes et cagoules blanches et, montés sur des chevaux, ils entreprennent de venger la pauvre Flora Cameron et de combattre les Noirs, désormais organisés en factions et en milices vindicatives. Ce groupe chevaleresque finit par vaincre les milices Noires et, porté aux nues par la population blanche, finit par obtenir l’annulation du droit de vote des Noirs lors de l’élection suivante.
 
Voici comment Naissance d’une Nation dépeint la fondation du Ku Klux Klan. Réalisé par David Wark Griffith et sorti le 8 février 1915 dans les salles de cinéma, Naissance d’une Nation reste à ce jour, l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma aux États-Unis et rapporte quinze millions de dollars. Interdit par la censure dans plusieurs États et profondément controversé pour la vision raciste et révisionniste qui s’en dégage, le film permet néanmoins de saisir comment le Ku Klux Klan prend fondamentalement racine dans le Sud. C’est que celui-ci possède une culture et un folklore qui n’appartiennent qu’à lui aux États-Unis. Selon cette vision, le Sud est un véritable paradis perdu, où le Bien et le Mal s’affrontent sans cesse (Wilson & Ferris, 1989 ; Botkin, 1949 : xix). C’est le pays où il fait bon vivre, où les légendes se mêlent étroitement à la réalité, où le passé côtoie le présent et où la galanterie est érigée en art de vivre (Botkin, 1949 : xx). Mais c’est aussi le pays d’un folklore qui ne s’est jamais complètement défait d’une société antebellum, de son économie de plantations et, dès lors, de sa culture profondément esclavagiste. C’est au sein de ce folklore vivace qu’il faut comprendre et situer l’émergence du Ku Klux Klan aux États-Unis. Le Klan est à ce point relié à sa culture d’origine qu’on ne saurait faire l’économie du cadre culturel et historique dans lequel il prend sa source.
 
C’est sur la base de ce cadre que le présent article propose une analyse du Ku Klux Klan sous l’angle des théories de la réaction sociale. Cette recherche se pose deux questions principales, par ailleurs reliées entre elles. Il s’agit de comprendre comment, d’une part, le Ku Klux Klan a pu être, à un moment donné de son histoire, une véritable institution de la réaction sociale puis, d’autre part, comment ce même Klan a survécu à la disparition du contexte social qui légitimait auparavant son existence. En d’autres termes, ce travail propose de comprendre comment le Klan, en passant d’une forme particulière de contrôle social, s’est adapté aux transformations sociales pour rester présent encore aujourd’hui.
Pour répondre à ces questions, l’analyse développée propose dans un premier point de resituer le Klan dans son contexte historique. Il faut ainsi prendre en compte la période de la Reconstruction, qui suit immédiatement la fin de la Guerre de Sécession, afin d’éclairer les causes ayant favorisé la fondation du Klan dans le Sud. Sur cette base, l’analyse aborde ensuite la façon dont le Ku Klux Klan a opéré une forme de réaction sociale coercitive dans le Sud américain à partir de la Reconstruction jusqu’à la fin de la ségrégation, dans les années 1960.
 
Le second point de l’analyse propose de comprendre les transformations opérées par le Klan pour survivre à la disparition de son cadre social légitimant, à partir de la fin de la ségrégation jusqu’à nos jours. En se posant comme le défenseur des Blancs laissés-pour-compte et du retour à une société traditionnelle, le Klan se pose ainsi également comme le défenseur du concept d’« Homme blanc en colère », s’insérant lui-même dans la perspective dite du « Backlash ».

 

I – Le Klan dans son contexte : jalons historiques fondamentaux.

A – Acte 1. La Reconstruction et les années d’après-guerre : le Sud, grand perdant de la Guerre de Sécession.

Le 9 avril 1865, le général Robert E. Lee, général en chef de l’armée confédérée, signe la reddition de la Confédération au général Grant, commandant des armées du Nord, au terme de quatre années de combats. Cette guerre civile s’avère, telle qu’elle est ainsi appelée, une guerre de sécession. C’est que les États confédérés n’ont jamais voulu se soumettre au président Lincoln et à son projet d’abolir l’esclavage, institution centrale du Sud puisque garante fondamentale d’un ordre social et économique qui se veut immuable.
 
Le pays sort décimé de cette guerre, et en particulier le Sud. 630 000 soldats et civils meurent au combat, dont 270 000 sudistes (et 400 000 blessés). En quatre ans, le Sud a perdu un cinquième de sa population active (Barreyre & Schor, 2009 : 18 ; Fath, 2004 : 56). Grand perdant de la guerre, le Sud rentre, après sa défaite, dans la période dite de la Reconstruction. Orchestrée par le Nord, ladite Reconstruction désigne un ensemble de mesures censées à la fois permettre au Sud de se relever de la Guerre mais également d’appliquer sans objections la loi martiale et, surtout, le programme abolitionniste du Nord (Ayers, 1992). Ainsi, le treizième Amendement à la Constitution américaine rend l’esclavage illégal sur l’ensemble du territoire. Le quatorzième garantit la protection de tous les citoyens devant la loi, et le quinzième interdit toute forme de discrimination raciale dans l’accès au vote (Roger, 2004 : 34-35). Par ailleurs, le Civil Rights Act de 1866 reconnaît officiellement les esclaves nouvellement affranchis comme des citoyens à part entière et faisant de cette citoyenneté, dès lors de droit, un fondamental sous protection de la loi fédérale.
 
L’abolition de l’esclavage est vécue par le Sud comme une véritable catastrophe. Sur une région qui compte 10 millions d’habitants, la libération soudaine de quatre millions d’individus entraîne dans la région, déjà fortement appauvrie par la guerre, une situation économique d’autant plus désastreuse que tout le système de production sudiste reposait sur cette main-d’œuvre bon marché, pour ne pas dire gratuite (Barreyre & Schor, 2009 : 21 ; Fath, 2004 : 50 ; Dessens & Dussol, 2009). Avec l’abolition de l’esclavage, le Sud assiste par ailleurs à l’effondrement de tout un système social profondément inégalitaire qui justifiait la servitude des Noirs par leur incapacité à s’éduquer eux-mêmes (Foner, 1988). C’est que, d’après une interprétation spécifique de la Bible, les Noirs étaient considérés comme des descendants directs de Cham et, dans cette optique, comme des êtres inférieurs (Fath, 2004 : 54).
 
Si les Noirs font l’expérience de la liberté pendant un temps, celui-ci est de courte durée. Car c’est dès lors en réaction à l’imposition de lois jugées contraires à ses valeurs que les États du Sud entendent multiplier autant de lois et de mesures qui parviendront à maintenir la population noire sous le joug des Blancs, coûte que coûte et le plus longtemps possible. Le 16 janvier 1865, le général William T. Sherman émet l’ordre opérationnel n°15. Egalement surnommé « Quarante acres et une mule », cet ordre prévoit d’accorder aux Noirs un territoire de 50 kilomètres de large entre la Caroline du Sud et la Floride. Cette décision est invalidée le président Andrew Johnson quelques mois plus tard (Barreyre & Schor, 2009 : 22).
 
Car, justement, la Reconstruction ne dure pas. A partir des années 1890 le gouvernement fédéral, pour en finir avec les querelles Nord/Sud et pour permettre une meilleure unité du pays, autorise les États du Sud à réguler comme ils l’entendent le cadre juridique des relations entre Blancs et Noirs. En 1896, l’arrêt Plessy c/Ferguson autorise légalement l’existence des lois discriminatoires fixées par le Sud (Barreyre & Schor, 2009 : 46). Dès lors, les États du Sud adoptent les Black Codes et les Jim Crow Laws. Le 30 novembre 1865, la plupart des États du Sud adoptent une mesure obligeant tous les Noirs à posséder un contrat de travail le premier jour de chaque année. Dans le cas contraire, chaque Noir sans emploi se voit imposé un travail chez un Blanc. Une autre mesure interdit aux Noirs de posséder des terrains en ville, les obligeant à acquérir des terres dans les zones périphériques et éloignées (Barreyre & Schor, 2009 : 26). Par ailleurs, la clause dite du « Grand-Père » autorise les citoyens à voter seulement si leur propre grand-père avait le droit de vote en 1861. En d’autres termes, puisque les Noirs étaient esclaves cette année-là, le droit de vote leur est donc automatiquement supprimé. Par ailleurs, ces mesures imposent également que tout mariage entre un Noir et un Blanc dont le sang comporte plus d’un seizième de sang noir devient automatiquement nul (Fath, 2004 : 79).
 
C’est donc dans le contexte d’une Reconstruction manquée et d’une victoire morale du Sud sur le Nord en son territoire qu’apparaît, aux lendemains de la défaite, le Ku Klux Klan.
 
 

B – Acte 2. Une raison d’exister : Le Klan, de 1866 à 1967.

Pulaski, Tennessee, dans la nuit du 6 mai 1866. Six anciens soldats démobilisés de l’armée confédérée se réunissent dans une bâtisse abandonnée par son propriétaire. Ces hommes se réunissent dans l’optique de fonder une société secrète basée sur le modèle des fraternités étudiantes et de la franc-maçonnerie afin de resserrer les liens entre anciens frères d’armes. Ils décident d’adopter un nom qui doit être facilement identifiable et repérable. Pour ajouter une pincée d’ésotérisme à leur société secrète, les six anciens soldats adoptent le terme grec « Kuklos » (« Lumière »), le scindent en deux, ajoutent un « X » à la fin du deuxième mot et terminent par le mot « Clan », rapidement écrit avec un « K » pour rajouter à l’esthétisme du nom. Le « Ku Klux Klan » nouvellement formé a ainsi pour objectif de permettre à ses membres de s’amuser et de passer le temps, dans un Sud écrasé par la défaite et les cataclysmes économiques. Le groupe organise une première sortie dans les rues de Pulaski et décident de parader, déguisés en robes et cagoules, pour effrayer les habitants de la ville (Ameur, 2009). Rapidement, les facéties opérées par le groupe se dirigent vers la population noire, effrayée par ce qu’elle pense être les fantômes d’anciens soldats confédérés. L’enthousiasme gagne les habitants d’États voisins, où plusieurs d’entre eux se rassemblent en factions similaires. Dès lors, loin de se contenter d’effrayer les Noirs, le groupe originel et ses copies voisines recourent plus directement à la brutalité physique : le Klan a compris comment maintenir les Noirs à leur place par des actions d’intimidation (Ameur, 2009 : 16-17).
 
Avec la nomination de Nathan Bedford Forrest en 1867 à la tête du Klan, celui-ci devient une organisation paramilitaire censée maintenir la suprématie de la race blanche dans le Sud. Forrest écrit et fait adopter une déclaration officielle du Klan qui se définit ainsi comme « une institution chevaleresque, humanitaire, miséricordieuse et patriotique ». (Ameur, 2009 : 29). Forrest se doute toutefois que les troupes fédérales interdiront bientôt le Klan. Il choisit donc de dissoudre lui-même celui-ci en 1869. Cette clandestinité plus ou moins assumée ne diminue en rien les exactions du Klan, mais a pour seul changement un agissement dans l’ombre, largement soutenu par les politiques locales.
 
Bedford avait vu juste. A partir des années 1870, les troupes fédérales américaines commencent à enquêter sur les actions et les membres du Klan. Ces mêmes troupes arrêtent plus de quatre mille membres affiliés au Klan dans plusieurs États du Sud et les confient à la Justice locale. Dans la plupart des cas, celle-ci ne trouve pas de preuves contre les membres ou les sympathisants et les relâche. Les quelques condamnés seront par ailleurs tous amnistiés en 1875 (Ameur, 2009 : 43-44).
 
La dissolution du Klan ne dure pas. Le jeudi 25 novembre 1915 sur la Stone Mountain près d’Atlanta, en Géorgie, William Joseph Simmons, un notable local, réunit quelques hommes et embrase une croix. Simmons entend non pas faire renaître le Klan puisque celui-ci n’a pas disparu, mais lui redonner une nouvelle légitimité, cette fois-ci à nouveau officielle (MacLean, 1995). L’idée séduit tant qu’elle dépasse les frontières de la seule Géorgie. En 1922 : le Klan compte un million de membres (Ameur, 2009 : 66). S’ensuivent, dans les décennies suivantes, un enchaînement de violences qui seront excusées par la Justice du Sud de façon quasi-systématique. En juillet 1946 dans le Mississippi, les deux meurtriers d’un Noir sont acquittés par un jury entièrement Blanc. En mai 1961, le chef de la police de Birmingham, Alabama, autorise les membres du Klan à faire feu sur un car de militants pour la liberté de l’individu (Ameur, 2009 : 101). Le 2 juillet 1964, le président Lyndon Johnson signe le Civil Rights Act puis, en 1865, le Voting Rights Act, qui garantissent le droit de vote et l’égalité actée des Noirs. S’ensuit un véritable déchaînement de violence par le Klan. Dans les mois qui suivent, la faction du Klan située dans le Mississippi commet « 35 fusillades, 80 passages à tabac et 68 plastiquages de bâtiments, dont 37 églises fréquentées par des Noirs. Le 20 juin 1964, des membres du même groupe exécutent 3 militants des droits civiques. » (Ameur, 2009 : 107).
 
Le Ku Klux Klan, souvent envisagé par le sens commun comme un groupe terroriste et sans loi qui les gouverne, agit en réalité depuis la Reconstruction jusqu’à la fin de la ségrégation comme le bras droit encagoulé des politiques sudistes (McVeigh, 2009). L’affranchissement des esclaves perturbe un ordre social pensé par et pour les Blancs, et le Klan entend dès lors se poser comme un pendant de la Justice et des gouvernements locaux pour maintenir une société par essence suprématiste, quand bien même faudrait-il en recourir à la violence et au meurtre (Sims, 1996). Le Klan se dote ainsi du sobriquet d’« Empire Invisible », groupe paramilitaire concourant non seulement au maintien de la suprématie blanche, mais également au bon fonctionnement des lois ségrégationnistes imposées par la gouvernance sudiste (Wade, 1987).
 
Par l’imposition de la terreur, le Klan agit ainsi en tant que pendant net d’institutions de la réaction sociale plus officielles en concourant à appuyer une politique fondamentalement raciste. Dans cette optique, il faut ainsi envisager le Klan de cette époque comme un groupe trouvant la justification même de son existence et de ses actions dans une vision de la société partagée par le Sud tout entier. Ipso facto, le Klan agit, de la Reconstruction jusqu’à la fin de la ségrégation, comme le garant d’un ordre social et moral accepté et revendiqué par le Sud, qui voit en lui non pas tant un instrument de la violence que le moyen de conserver à tout prix les valeurs d’une société antebellum (Lester, 1884). Ainsi, pour les membres du Klan, les États-Unis sont une nation fondée « par et pour la race blanche » (Ameur, 2009 : 29) et accorder la même chose aux Noirs constituerait « une violation caractérisée de la Constitution et de la volonté divine » (Ibid.)
 
Pourtant, le Ku Klux Klan finit par faiblir. La fin actée de la ségrégation par Johnson et la signature des actes des droits civiques marquent le tournant par lequel le Klan, fin de la ségrégation oblige, ne trouve plus de raison d’être fondamentale. En pleines années 1960, les États-Unis ont emprunté, même timidement, la voie inexorable du progrès social. Même dans le Sud, la population s’est habituée – ou résignée – à l’idée d’égalité entre Blancs et Noirs. La nation se lasse des actions de brutalité répétées du Klan, qui finit par être perçu comme un groupuscule proche du terrorisme. Le Klan ne séduit plus autant qu’avant. Les droits civiques et la signature des actes qui en découlent rentrent dans les mœurs américaines qui, à la fin des années 1960, vouent désormais le Klan aux gémonies. Le Klan achève de perdre en crédibilité avec la création, en 1965, d’une commission d’enquête sur le Klan, dont les actes brutaux deviennent officiellement interdits quelques mois plus tard.
 
Il s’ensuivrait donc, en tant que conclusion logique, une disparition totale et complète du Klan, à la fois désavoué et entré dans l’illégalité. Pourtant, le Klan réussit à ne pas se perdre mais à se transformer pour s’adapter in fine aux à la société américaine contemporaine, trouvant de nouvelles justifications plus consensuelles à la continuité de son existence.
 

II – S’adapter pour survivre à partir des années 1960 : le Ku Klux Klan, symbole des valeurs américaines.

A – Renouveau du Klan.

A partir de la fin des années 1960, les États-Unis font face à une série de crises qui minent l’ensemble de sa société : guerre du Vietnam, conflit contre Cuba et Fidel Castro, renversement du Shah d’Iran, crise du Watergate et deux chocs pétroliers viennent profondément perturber le fonctionnement social américain. C’est dans ce contexte que le Ku Klux Klan refait surface (Ameur, 2009 : 124). Celui-ci doit maintenant rayer de ses principes des revendications ouvertement racistes et violentes qui ne séduisent plus l’opinion américaine. Celui-ci fait peau neuve en ancrant ses nouveaux combats au cœur des problématiques des américains blancs de manière générale, et en particulier de ceux qui se sentent délaissés par la société américaine.
 
Dans le contexte d’une profonde crise des valeurs américaines, le Klan trouve ainsi le moyen pour se faire de nouveau entendre. Beaucoup d’Américains, acculés par une flambée de la criminalité et de l’immigration, ne se retrouvent plus dans la politique fédérale qu’ils jugent non seulement éloignée de leurs préoccupations, mais également contre leurs intérêts de classe. Le Klan se positionne dès lors comme l’un des principaux revendicateurs d’un retour aux valeurs profondes de l’Amérique (Ameur, 2009 ; Martin, 1989, Wade, 1987). Son discours s’adresse ainsi principalement à la classe moyenne et inférieure blanche, les deux classes les plus touchées par les transformations radicales de la société. Dans cette optique, le Klan contemporain entend défendre les Blancs pauvres qui se sentent dépossédés de leurs valeurs américaines. Le Klan défend donc ouvertement le droit de porter des armes, la peine de mort ou l’autonomie des États pour réguler leurs propres politiques (Ameur, 2009 : 148).
 
Ce discours séduit un nombre croissant d’Américains. A partir des années 1970, le Klan voit à nouveau ses effectifs gonfler[1]. Il se compose désormais de Blancs petits employés, ouvriers ou sans emploi, voyant dans leur adhésion au Klan une façon de gravir symboliquement un échelon social (Ameur, 2009 : 67 ; Randel, 1996 ; Horowitz, 1999).

 

B – L’enjeu principal : défendre les petits Blancs.

Le discours valorisant et conservateur du Klan trouve un écho particulièrement fécond chez une population de Blancs marginalisée par les crises économiques et l’impact du chômage. Ces hommes blancs se perçoivent comme les laissés-pour-compte d’une société dont l’expansion se poursuit sans eux. En découle une animosité féroce envers, non plus seulement les Noirs, mais une population d’immigrés en général, qu’ils considèrent responsables de leurs maux. (Fath, 2004 : 16-17).
 
Aux États-Unis, ces Blancs marginalisés ont un nom : les white trash[2]. Et « La locution poor white trash ne désigne pas tant un statut social qu’une catégorie morale. C’est l’étiage symbolique auquel on ne veut pas déchoir, la personnification honteuse des échecs impensables d’une population « racialement » destinée à prospérer. » (Laurent, 2011 : 8). Pour la culture américaine, le white trash est le reflet d’une anomalie presque historique, d’une honte de classe et de race que la bourgeoisie américaine blanche pointe du doigt pour en souligner la dégénérescence sociale (Laurent, 2011 ; McCarter, 2005 ; Newitz & Wray[3]). Le white trash est ainsi perçu comme une incongruité morale qui ne peut s’insérer dans aucune catégorie sociale et qui n’appartient qu’à elle seule.
 
Le terreau contemporain du Ku Klux Klan s’appuie presque entièrement sur cette catégorie de population. L’idée n’est plus d’attiser une haine spécifique des Noirs, mais bien plutôt d’exacerber une colère déjà bien nourrie envers tout ce qui est supposé être responsable des maux de ces Blancs désœuvrés (Ameur, 2009). Le white trash est donc un homme en colère et, à plus forte raison, un homme blanc en colère.
 
C’est là la thèse de Michael Kimmel. En tentant de comprendre pourquoi les hommes blancs Américains nourrissent une telle colère, Kimmel souligne que ladite colère, souvent nourrie chez les suprématistes Blancs, découle bien souvent des inégalités économiques américaines criantes, d’une mobilité bloquée vers le bas, et de processus égalitaires raciaux apparaissant comme insupportables. Élevé et éduqué dans l’idée d’obtenir des privilèges réservés aux Blancs, l’homme blanc marginalisé souffre de ce que Kimmel nomme un sentiment de « droit lésé », soit le sentiment que ce qui lui est dû ne lui est pas attribué (Kimmel, 2015). L’adhérent au Klan contemporain souffre d’un mal similaire. Dans un essai paru en 1983, Louis Beam Jr., alors Grand Dragon du Texas[4] explique la même colère. Tout le pamphlet est traversé, de part en part, par une perception haineuse et frustrée de droits retirés aux Blancs au profit d’une population d’immigrés, de Noirs et de Juifs, supposés s’approprier les privilèges, le travail et les femmes des Blancs (Beam Jr., 1983).
 
Dans cette logique, le Ku Klux Klan moderne devient non symbole d’une résistance blanche marginalisée, mais également un repère moral et social pour ses adhérents qui voient en lui une stratégie d’intégration sociale compensatoire (Ameur, 2009). La survivance des rites et de l’arsenal ésotérique, si elle est un moyen de réaffirmation des valeurs ancestrales du Sud, est également le moyen pour ses membres de communier autour de symboles fédérateurs. Avec la même force que lors de la Reconstruction ou lors de la ségrégation, l’ésotérisme et le secret entourant les rites du Ku Klux Klan sont restés vivaces (Sims, 1996). Chaque événement marquant s’accompagne de la cérémonie d’embrasement de la croix, autour de laquelle viennent prier les fidèles au Klan, recouverts de leurs robes et de leurs cagoules. Encore aujourd’hui, le Klan utilise un vocabulaire spécifique, créé aux lendemains de la Guerre de Sécession par Nathan Bedford Forrest, celui-là même qui a doté le Klan de sa première Constitution.
 
Ainsi, le Klansman désigne l’adhérent de base au Klan, le Grand Dragon désigne le représentant d’un État, ou le Grand Sorcier est le chef suprême du Klan. Les comptes de chaque cellule du Klan sont gérés par un trésorier nommé le Klabee, ses membres sont recrutés par le Kleagle. Chaque cellule est également gérée par un secrétaire, le Kligrapp et chaque groupe organise des réunions, les Klonvocations, au cours desquelles est réaffirmée la foi dans la déclaration fondatrice du Klan, le Kloran, écrit en 1867 par Forrest. Une initiation s’organise toujours autour de la consécration du nouvel adhérent qui, les yeux bandés, est mené vers la croix de bois destinée à être enflammée de sa main (Ameur, 2009 ; Sims, 1996 ; Horowitz, 1999).
 
Le Ku Klux Klan moderne ne s’organise plus autour de la perpétration de violences physiques en elles-mêmes. La violence orchestrée par ses membres est devenue une violence symbolique, témoignage d’une rébellion et d’une résistance contre un système dominant duquel les Blancs pauvres se sentent fondamentalement exclus. Cette violence prend la forme de discours et d’écrits virulents contre le dit système et, bien évidemment, contre les populations de couleur qui s’arrogent tout ce qu’un Blanc serait supposé posséder.
 
Derrière un tel positionnement, le Ku Klux Klan contemporain se place donc en rupture marquée avec un système politique et social qui dessert ses ambitions et celles de ses membres. C’est pour cette raison que le Klan, comme d’ailleurs depuis son apparition, est fondamentalement conservateur. Autrefois gage d’élévation sociale et de privilèges, le conservatisme américain est devenu le marqueur et le symbole de toute une classe moyenne et pauvre blanche désespérée de retrouver des conditions de vie acceptables (Frank, 2004).
 
Le Ku Klux Klan contemporain n’est donc plus tant en lutte contre les Noirs que contre un système qui prendrait aux Blancs pour donner aux autres. Toute la thèse du « Backlash » se retrouve derrière ce positionnement radical. Le Klan ne dirige plus sa colère contre la seule égalité raciale. Son combat s’est modifié à la mesure des transformations sociales. Le Klan fait aujourd’hui sien un discours populiste de classe en butte pour retrouver un privilège perdu, qui découle de la déségrégation, mais également de la désindustrialisation et des récessions économiques qui ont traversé le pays (Durr, 2003).
 
L’adhérent contemporain au Klan est celui qui a le sentiment d’avoir perdu sa propre estime et une ligne directrice à son existence. Adhérer au Ku Klux Klan n’implique plus tant une haine des Noirs et un désir de retour à la ségrégation de l’ancien temps, mais bien plutôt une rébellion contre les conséquences de la déségrégation, soit l’abrogation d’un système de privilèges censés revenir de droit à l’homme blanc Américain (Faludi, 1999), en butte contre un multiculturalisme qui efface progressivement toute possibilité pour les Blancs de recouvrer des privilèges perdus (Hewitt, 2005).

 

 
CONCLUSION
En 1915, Naissance d’une Nation remporte un succès écrasant dans les salles de cinéma. Rapportant quinze millions de dollars l’année de sa sortie, il en totalise plus de cinquante millions à la fin du siècle. Ouvertement raciste, ségrégationniste et révisionniste, le film est un succès autant qu’un tollé. C’est qu’il exprime toute la vision sudiste du Ku Klux Klan, qui voit en lui le bras armé de la réaction sociale orchestrée par la politique locale durant la Reconstruction et les années de la ségrégation. Comment ne pas voir dans le Klan un organe exécutif d’une politique suprématiste ? Durant toute la période de l’après-guerre jusqu’à la fin de la ségrégation, le Klan trouve la justification de son existence dans le Sud américain en ce qu’il représente tout l’idéal perdu d’un Sud vaincu et ravagé par la guerre.
 
De lynchages en plastiquages, d’acquittements en amnisties, le Klan fonctionne comme le pendant légitime d’institutions sudistes de la réaction sociale en lutte pour le maintien d’une société fondée par et pour les Blancs. Avec la disparition de tout le socle ségrégationniste au sein duquel il s’épanouissait, le Klan n’a pas pour autant disparu. Celui-ci a accompagné les transformations de la société américaine en adaptant ses revendications et sa colère aux problèmes de la classe moyenne et inférieure blanche américaine, ballottée entre les crises économiques, la désindustrialisation, les crises politiques qui ont jalonné son histoire contemporaine, et l’immigration qu’elle tient pour large responsable de ses maux.
 
Le Ku Klux Klan d’aujourd’hui se nourrit de ces derniers pour proposer un discours dont la haine se généralise à tous les pans de la société qu’il juge coupable de s’arroger les privilèges de l’homme blanc. Celui-ci devient un homme blanc en colère et perdu au sein d’un système au sein duquel il ne se retrouve plus et en face duquel le Klan devient un repère structurant lui offrant l’occasion de retrouver le reflet de ce qui fut hier un système où les privilèges lui revenaient de droit.
Gageons que le Ku Klux Klan, loin de disparaître, continuera de surfer sur les crises émaillant les États-Unis pour adapter un discours qui, au fond, ne fait que passer d’une haine à une autre.

 



[1] Il reste néanmoins difficile d’évaluer une valeur précise des adhérents du Ku Klux Klan aujourd’hui. Passé dans une clandestinité partielle, les différentes cellules du Klan ne communiquent pas le nombre de leurs militants. Il existe quelques données estimatoires mais dont la source et la fiabilité restent à démontrer. En l’absence d’informations réellement fiables en la matière, en s’abstiendra de communiquer des chiffres qui seraient susceptibles d’être erronés.
[2] Ce terme, difficilement traduisible littéralement en français, peut être envisagé sous le terme de « rebus blanc ».
[3] La date de publication de cet écrit ainsi que la revue dans laquelle il est paru ont été impossibles à identifier.
[4] Le terme de « Grand Dragon » désigne, dans le jardon du Klan, le représentant d’un État.
 

  • Ameur F. [2009], Le Ku Klux Klan, Paris, Larousse.
  • Ayers E. [1992], The Promise of the New South. Life After Reconstruction, Oxford, Oxford University Press.
  • Barreyre N. & Schor P. [2009], De l’émancipation à la ségrégation : le Sud des Etats-Unis après la guerre de Sécession (1865-1896), Paris, PUF, CNED, série « Anglais ».
  • Beam Jr. L.R. [1983], Essays by a Klansman, Hayden Lake, A.K.I.A. Publications.
  • Botkin B.A. [1976 ;1949], A Treasury of Southern Folklore. The Stories, Legends, Tall Tales, Traditions, Ballads and Songs of the People of the South, New York, Crown Publishers, Inc.
  • Dessens N. & Dussol V. [2009], « Sud(s), Reconstructions », Revue française d’études américaines, 2(120) : 3-7,
  • Durr K.D. [2003], Behind the Backlash. White-Working Class Politics in Baltimore, 1940-1980, Chapel Hill, University of North Carolina Press.
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Émeutes en France

 

Le mot Émeute provient du verbe Émouvoir. Du haut Moyen Age à la Renaissance, une Esmote désigne une émotion collective prenant la forme d’un soulèvement populaire spontané. « Tumulte séditieux, soulèvement dans le peuple », indique le Dictionnaire de l’Académie française au milieu du 18ème siècle. Et le sens ne variera jamais.

Les émeutes françaises contemporaines ont lieu dans les quartiers populaires d’habitat collectif frappés par la désindustrialisation et le chômage, habités massivement par des familles d’ouvriers et d’employés dont beaucoup proviennent des grands flux migratoires des années 1950-1970 (Portugais, Maghrébins puis Noirs Africains) qui s’y sont installées avec la résorption des bidonvilles puis la politique du regroupement familial. Elles surviennent généralement à la suite de la mort d’un ou plusieurs jeunes du quartier concerné, le plus souvent en relations (diverses) avec une opération de police. Elles sont l’œuvre de garçons, grands adolescents et jeunes majeurs, souvent chômeurs ou inactifs, parfois ouvriers précaires ou apprentis, ou encore scolarisés dans les filières professionnelles les moins valorisées ; la plupart sont « issus de l’immigration » ; ils ne sont structurés par aucune organisation politique et n’affichent en apparence aucune revendication. Leur « répertoire d’action collective » (C. Tilly) réside principalement dans l’incendie de véhicules et l’affrontement avec les forces de l’ordre. Dans certains cas, les incendies visent aussi des bâtiments et certains magasins peuvent être pillés.

 

L’émergence

 Le phénomène est apparu dans la seconde moitié des années 1970, dans certains quartiers pauvres de l’agglomération lyonnaise. Avec la médiatisation des événements du quartier des Minguettes à Vénissieux en juillet 1981, le phénomène apparaît aussi en région parisienne. L’émeute se fixe donc au tournant des années 1970 et 1980. Analysant cette époque, C. Bachmann et N. Leguennec (1996) écrivent : « Contre qui se battent les émeutiers ? Contre un ennemi sans visage. Contre ceux qui les nient quotidiennement, les condamnent à l’inexistence sociale et leur réservent un avenir en forme d’impasse. […] Aucun allié, aucune issue. L’univers symbolique des banlieues donne à lire un partage manichéen : les pauvres tristes et humiliés contre les riches puissants et enviés. […] S’il est une revendication qui s’affirme haut et clair, c’est bien celle d’une sensibilité à vif : obtenir un minimum de considération, bénéficier d’une reconnaissance, conquérir le respect. Ces deux sentiments forts, la sensation de l’impasse et la conscience du mépris, sont toujours à la racine des fureurs banlieusardes ».

Durant les années 1980, plusieurs phénomènes se conjuguent pour chasser l’émeute de la scène publique. D’abord la réaction du gouvernement (socialiste) de l’époque. Outre les opérations de prévention lancées l’été suivant, qui envoient plus de 100 000 jeunes des quartiers les plus « sensibles » en vacances ou bien les occupent sur place, plusieurs politiques publiques sont initiées en direction de l’insertion professionnelle, de l’école, de la prévention de la délinquance et de l’aménagement urbain. Le gouvernement a aussi libéré les ondes radiophoniques et ouvert aux étrangers la liberté d’association. Ensuite, un événement politique va ouvrir une perspective de reconnaissance symbolique pour ces jeunes « issus de l’immigration », au moment même où le racisme qu’ils dénoncent est comme consacré officiellement par l’émergence de l’extrême droite (le Front national) sur la scène électorale. Dans le même quartier des Minguettes, suite à une « bavure policière » qui menace de déclencher de nouveau l’émeute, des jeunes, fortement soutenus et conseillés par un prêtre, initient une nouvelle forme d’action collective : une grande marche non violente à travers la France. Cette « Marche des Beurs » connaîtra en 1983 un succès politico-médiatique important et suscitera une intense activité associative et politique encouragée en particulier par le Parti socialiste, qui suscite et contrôle la création de SOS Racisme.

 

L’enracinement

À l’enthousiasme de la première moitié des années 1980 va cependant succéder la désillusion. Tout d’abord, les politiques publiques initiées semblent impuissantes face à la montée du chômage de masse : de presque 500 000 chômeurs en 1974, on est passé à 2,5 millions en 1985. Dans les quartiers désindustrialisés, le taux de chômage des jeunes peu ou pas diplômés atteint 30% en 1990. Ensuite, sur le plan politique, le « mouvement Beur » n’a pas réussi à se structurer. Le besoin insatisfait de reconnaissance et de participation se mue alors en repli sur soi et en affirmation de sa différence hors du champ politique. La culture Hip-hop connaît un succès grandissant auprès de la jeunesse des quartiers, dont une partie opère progressivement un retour vers le religieux qui fait rapidement l’objet d’une désapprobation dans un pays structuré par une culture républicaine farouchement laïque. En 1989, éclate « l’affaire du foulard islamique » qui cristallise une nouvelle peur de l’Islam et isole politiquement encore davantage les descendants des immigrés Maghrébins désormais suspectés de « communautarisme ». La parenthèse du début des années 1980 est terminée. La violence émeutière va revenir en force et s’installer durablement dans la société française.

En l’espace de huit mois (d’octobre 1990 à mai 1991), une série d’émeutes éclatent, à Vaulx-en-Velin, Argenteuil, Sartrouville et Mantes-la-Jolie, et retentissent fortement dans le débat public. En comparaison avec l’été 1981, les rapports entre jeunesse des quartiers et police urbaine ont monté d’un cran dans la violence et l’émeute s’est aussi accompagnée de pillages et de dégradations importantes. Le « rodéo » semble désormais un euphémisme, le mot « émeute » s’impose dans le débat public et la comparaison avec l’Angleterre voire les États-Unis devient courante. Les syndicats de police font pression sur les pouvoirs publics et les médias, ils popularisent l’expression de « violence urbaine » [voir l’entrée dans ce dictionnaire] pour désigner un ensemble d’actes délinquants dont l’émeute ne serait qu’une forme, ils cherchent à accréditer l’idée de quartiers devenus des « zones de non droit » contrôlées par des trafiquants de drogues. Dans le champ politique, l’incompréhension voire la réprobation est d’autant plus grande que beaucoup de ces villes ont fait l’objet de politiques sociales et éducatives, mais sans avoir recherché davantage de participation et de démocratie locale, laissant donc aux habitants le sentiment que les choses se font sans eux. Le gouvernement, de nouveau socialiste, réagit en créant le ministère de la Ville et en faisant voter en 1991 une loi d’orientation sur ce qui s’appellera désormais « la politique de la ville » et ses « quartiers prioritaires ». Mais il renforce aussi le contrôle policier de ces territoires en créant une section des Renseignements généraux destinée à les observer et une nouvelle unité de choc de la police urbaine : les Brigades anti-criminalité (BAC). Par delà les alternances politiques, ces deux types de politiques publiques (ville et sécurité) guideront l’action des gouvernements jusqu’à nos jours, sans parvenir à renverser la donne. Depuis 1990, des émeutes locales ont éclaté quasiment chaque année.

 

La généralisation

 Enfin, entre le 27 octobre et le 17 novembre 2005, l’émeute perd son caractère localisé pour s’étendre à l’ensemble du territoire national. Pour la première fois, une émeute se déroulant dans un quartier d’une ville a des répercussions à des centaines de kilomètres, elle suscite un processus d’identification collective. Et dans la mesure où les télévisions montrent des voitures en feu depuis 25 ans, ce processus ne saurait s’expliquer par sa médiatisation. Durant trois semaines, des incidents – de gravité très diverse – surviennent dans près de 300 communes, occasionnant 10 000 incendies de véhicules particuliers et plusieurs centaines d’incendies ou de dégradations à l’encontre de bâtiments publics, notamment scolaires. La répression est lourde. La panique est telle au sommet de l’État que le Premier ministre décide de recourir au couvre-feu. Le 8 novembre, est décrété l’état d’urgence, en application d’une loi du 3 avril 1955, prise au temps de la Guerre d’Algérie.

Comment expliquer ce phénomène ? Les émeutiers interviewés dans la région parisienne donnent deux séries de raisons à leur colère (Mucchielli, Le Goaziou, 2007). Les premières sont relatives aux événements de Clichy-sous-Bois et à l’attitude des pouvoirs publics. C’est ce qui est considéré comme un déni et un mensonge de la part des autorités qui fonde l’indignation et donc le sentiment de légitimité morale de la colère émeutière. Les secondes raisons évoquent non pas le contexte de l’émeute mais certaines dimensions de l’expérience de vie quotidienne de ces jeunes, qui nourrit en profondeur « la rage » et « la haine ». Cette expérience révèle d’abord un vécu d’humiliations multiples accumulées. Viennent d’abord les souvenirs les plus forts. Certains racontent des expériences de discriminations à l’embauche, voire font du racisme une explication généralisée. La plupart font remonter leur sentiment d’injustice et d’humiliation à l’école. Enfin, tous disent que la source quotidienne de leur sentiment d’injustice et d’humiliation est leur relation avec la police, avec moult récits. Ensuite, en orientant l’analyse vers leurs conditions de vie générale, il apparaît que cette expérience est liée à l’absence de perspective d’intégration sociale, et d’abord au chômage dont le niveau n’a cessé d’augmenter durant les années 1990, creusant les écarts en fonction des niveaux de diplôme, maximisant les frustrations économiques et sociales des moins diplômés et accroissant le caractère durablement discriminatoire des parcours scolaires. Cette non insertion économique pèse sur l’ensemble du processus d’intégration sociale et d’entrée dans la vie adulte. Derrière l’absence d’emploi et donc de revenu, se profile en effet l’impossibilité matérielle du départ du domicile des parents pour accéder à un logement personnel ainsi que la difficulté objective à envisager une union conjugale et un projet familial. C’est l’ensemble de ce parcours conçu et attendu comme « normal » par tout jeune qui se trouve au mieux durablement contrarié, au pire perçu comme inaccessible. En d’autres termes, la non insertion économique n’est pas seulement une « galère » au quotidien, elle a des conséquences sur toute la perception de l’avenir et la vision du monde que se construisent les aînés ainsi que les cadets qui les observent. Enfin, elle a des répercussions au sein même des familles, sur les relations entre les générations. Dans cette colère vengeresse des jeunes durant les émeutes, que leurs parents et leurs grands frères disent souvent désapprouver sur la forme mais comprendre sur le fond, l’on peut lire ainsi une dimension plus collective encore.

 

L’émeute comme forme élémentaire de la protestation

 Malgré cela, la violence n’est pas et n’a jamais été le seul langage pratiqué par cette jeunesse, pour peu qu’elle rencontre le soutien voire la collaboration d’autres forces sociales ou politiques. C’est dans les mêmes quartiers de la banlieue lyonnaise où s’inventèrent les émeutes à la fin des années 1970, que se développèrent des grèves de la faim et d’autres tentatives de mobilisations politiques des travailleurs immigrés (contre des agressions racistes, contre des violences policières, contre des expulsions, pour réclamer l’égalité des droits dans l’entreprise ou le droit de vote local), soutenues par les Églises et des associations militantes de gauche. C’est du même quartier émeutier des Minguettes qu’est parti le « Mouvement Beur » de 1982-83. Ceci révèle la nature « interpellative » de l’émeute, le besoin de reconnaissance qu’elle porte. Les émeutiers ne réclament aucune révolution, ils ne contestent pas le système social et politique, ils en dénoncent l’hypocrisie et les constantes humiliations ou « violences symboliques » (P. Bourdieu). Les protestations collectives ne traduisent pas seulement des conflits d’intérêts, elles portent aussi des attentes morales, des sentiments d’honneur collectif bafoué, de mépris et de déni de reconnaissance (A. Honneth). Contrairement à une peur croissante dans la société française, les émeutes contemporaines ne s’articulent pas sur un communautarisme ni sur une revendication d’autonomie par rapport aux règles démocratiques régissant la société globale. Les jeunes « issus de l’immigration », émeutiers comme non émeutiers, réclament non pas la possibilité de vivre selon des règles générales différentes de celles qui régissent la vie de la communauté nationale, mais le droit de participer pleinement à cette vie et à ces règles tout en étant reconnus et respectés dans leurs spécificités relatives.

Ainsi, l’émeute témoigne en creux de l’absence d’autres possibilités de contestation et pose in fine la question des médiations et de la représentation politiques. Par là, elle révèle le déficit de ces deux dimensions de l’intégration dans le système politique français. Déficit des médiations politiques entendues comme l’ensemble des interventions destinées à permettre un dialogue au besoin conflictuel entre les habitants de ces « zones urbaines sensibles » et les décideurs politiques ou administratifs. Les trois dernières décennies ont enregistré le déclin historique des formes d’encadrement et de politisation liées aux partis politiques, aux syndicats ainsi qu’aux mouvements de jeunesse et aux mouvements d’éducation populaire laïques ou religieux. Ceci n’empêche pas le secteur associatif d’être parfois dynamique, notamment à travers la politique de la ville, mais ces associations et les élites intermédiaires locales qu’elles pourraient faire émerger sont le plus souvent, soit maintenues en marge du jeu politique proprement dit, soit instrumentalisées dans le clientélisme municipal et dans un système d’« achat de la paix sociale ». Double déficit, ensuite, de demande et d’offre politiques. Outre que le droit de vote des étrangers non européens aux élections locales n’a jamais été décidé, l’échec du « mouvement Beur » des années 1980 puis la stigmatisation croissante des « arabo-musulmans » dans le débat politico-médiatique a éloigné cet électorat de la gauche dont il était le plus proche, puis l’a éloigné du vote tout court. Du côté de l’offre politique, le déficit d’intégration de représentants de ces populations dans les sections locales des partis et dans les équipes municipales au pouvoir est patent. Enfin, comme les réactions de la classe politique aux émeutes de 2005 l’ont montré, aucun parti ne se pose en défenseur des habitants des quartiers populaires. Le constat est massif du côté du Parti socialiste qui domine l’échiquier politique à gauche depuis vingt-cinq ans mais dont les militants comme les électeurs se sont progressivement coupés des milieux populaires. Mais il vaut également dans une large mesure pour les anciennes « banlieues rouges », ces villes ouvrières contrôlées politiquement durant des décennies par le Parti communiste. Il vaut enfin pour l’extrême gauche. De sorte que les électeurs Français « issus de l’immigration » ne trouvent nulle part sur l’échiquier politique le moyen de promouvoir leurs revendications ni même d’exprimer un équivalent du « vote protestataire » en faveur de l’extrême droite d’une partie des ouvriers « Français d’origine française ».

Septembre 2010

 

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